À Bouznika, des parlementaires de l’USFP ont accepté de jouer le jeu d’un dialogue sans filet avec les jeunes Ittihadis. Ce qui en est sorti dépasse largement le cadre d’un atelier.
Libe.ma
On aurait pu s’attendre à une séance de plus, solennelle et convenue, où des élus chevronnés auraient déroulé leurs certitudes devant une jeunesse polie et silencieuse. Il n’en a rien été. La rencontre ouverte organisée dans le cadre du Forum national de la Jeunesse Ittihadie à Bouznika, qui a réuni les militants de la Chabiba avec le député El Hassan Lachguar et la députée Aicha El Gourji, a pris une toute autre tournure — celle d’un vrai face-à-face, tendu par des questions directes et habité par des réponses qui n’esquivaient rien.
Dès les premières interventions, le ton était donné. Ces jeunes ne voulaient pas un cours magistral sur le fonctionnement des institutions. Ils voulaient comprendre ce que signifie concrètement être élu de l’opposition dans un Parlement où le gouvernement détient plus des trois quarts des sièges. Ils voulaient savoir si la politique vaut encore la peine d’être pratiquée, si les outils constitutionnels dont dispose l’opposition ont encore du sens quand l’arithmétique parlementaire rend la plupart d’entre eux inopérants.
El Hassan Lachguar n’a pas cherché à embellir le tableau. Il a décrit sans détour la réalité d’un système où les commissions d’enquête peuvent être bloquées par la majorité, où le temps de parole de l’opposition se compte parfois en minutes, où les motions de censure restent lettre morte par définition arithmétique. La formule du Premier secrétaire Driss Lachguar sur le « gouvernement tentaculaire » a été convoquée pour comprendre les rapports de force réels à l’intérieur de l’hémicycle.
Pourtant, et c’est peut-être là le message le plus fort de cette rencontre, cette lucidité n’a débouché sur aucun défaitisme. Bien au contraire. Le parlementaire a montré, exemples à l’appui, comment une opposition déterminée peut peser sur les décisions même en position minoritaire — en imposant des débats publics que le gouvernement aurait préféré éviter, en faisant reculer une hausse de TVA sur l’eau et l’électricité qui aurait alourdi les factures des ménages les plus modestes, en alertant sur les mécanismes d’importation de la viande et leurs effets sur le pouvoir d’achat. Des combats concrets, menés pied à pied, qui disent que la politique parlementaire se joue aussi dans les détails — et que ces détails ont un visage humain.
La discussion a ensuite glissé vers des territoires plus larges. La loi organique sur le droit de grève a été analysée avec une franchise qui a manifestement animé la salle : ce n’est pas le principe du droit de grève qui est en jeu — il est constitutionnellement garanti — c’est la philosophie du texte proposé, qui glisse selon le parlementaire d’une logique de régulation vers une logique de restriction. Un glissement que l’USFP refuse d’accompagner, fidèle à une tradition de défense des droits et des libertés qui ne se négocie pas au gré des majorités.
La question des réformes constitutionnelles a clôturé les échanges sur une note de long terme. Le dossier n’est pas nouveau pour l’USFP — c’est un parti qui a porté le constitutionnalisme marocain à des moments où d’autres regardaient ailleurs. Ce que la pratique institutionnelle depuis 2011 a révélé, a expliqué le parlementaire, c’est un certain nombre de déséquilibres entre les pouvoirs qui méritent d’être corrigés. Pas dans la précipitation, pas dans la polémique, mais dans le cadre d’un débat national serein sur la consolidation de l’État de droit.
Aicha El Gourji a emprunté un chemin différent. Plutôt que de partir des institutions, elle est partie d’elle-même — de son propre parcours, de ses débuts au sein de l’USFP, de la conviction qui l’a amenée à s’engager et à persévérer quand d’autres abandonnaient. Ce choix narratif n’était pas anodin : il disait aux jeunes qui l’écoutaient que la trajectoire d’un élu commence bien avant le mandat, qu’elle se construit dans les structures du parti, dans les combats de terrain, dans les années où personne ne vous regarde encore.
Son passage à la tête de la section régionale du parti en Espagne a occupé une place particulière dans son intervention. Non pas comme une anecdote biographique, mais comme une leçon politique : les rives nord de la Méditerranée sont un terrain stratégique pour la défense des causes nationales du Maroc, et la coordination entre l’USFP et le Parti socialiste espagnol a prouvé, concrètement, qu’une diplomatie partisane bien menée peut peser sur des dossiers que la diplomatie officielle seule ne suffit pas à trancher.
Parlementaire, Aicha El Gourji a choisi de l’être sur plusieurs fronts à la fois — représentation des Marocains du monde, défense des droits des femmes, plaidoyer pour les populations de la région Rabat-Salé-Kénitra. Une manière de rappeler que le mandat n’est pas une fin en soi, mais un outil au service de causes qui le dépassent. Et que l’opposition, même contrainte par des rapports de force défavorables, garde la capacité d’imposer des débats, de nommer des injustices et de tenir une ligne cohérente face à une majorité qui préférerait le silence.
Mais c’est dans la dernière partie de son intervention qu’elle a sans doute touché le plus juste. S’adressant directement aux jeunes militants, elle a tenu un discours sans complaisance : la fierté d’appartenir à l’USFP ne se décrète pas, elle se mérite sur le terrain. Combattre l’abstention et le désengagement politique ne se fait pas depuis une estrade ou derrière un écran — cela se fait dans les quartiers, les universités, les villages, partout où des citoyens attendent qu’on vienne les chercher plutôt que de les convoquer. À l’approche des prochaines échéances électorales, ce message prenait une résonance particulière : le parti a besoin de ses jeunes comme force de frappe sur le terrain.


